2.Le moulin de CUFFY


Le moulin de CUFFY (ou moulin de Vauxrot )
Article rédigé par Michèle POIRET et Corinne SYLVOS, en juin 2011, sur des recherches effectuées en 2010-2011, et publié dans le bulletin "Les nouvelles" n°13 du 31 janvier 2012.


Rue du MoulinPoint de départ : une rue du moulin à Cuffies, un ru traversant le village de haut en bas, la mention écrite de lieux-dits « les dessous des moulins » et « derrière le moulin » sur des cartes et documents, mais aucune trace de moulin. Pourtant le recensement du 10 vendémiaire an IV (1er octobre 1795) atteste de la présence d’un meunier à Cuffies  : Prince Pinçon, 39 ans, né vers 1756, n’est pas natif de Cuffies, il y est entré en 1790. Si les ¾ des 395 habitants, soit 300 personnes, sont alors vignerons ou vigneronnes, il n’y a en revanche qu’un seul meunier à Cuffies en 1795. Nous nous sommes donc dit : cherchons le meunier, nous trouverons le moulin.


Tout d’abord ce prénom, Prince, pour rare qu’il soit en France, est assez fréquent dans le Soissonnais et à Cuffies entre 1750 et 1850. Il est porté soit en premier prénom (Prince PAILLETTE, Prince Charlemagne PADIEU, Prince Charles FLAMANT, Prince Honoré CLUET), soit en deuxième prénom (Louis Prince TONNELIER, Louis Prince DELAHAYE, Louis Prince FERY). Ce choix de prénom pourrait témoigner d’une certaine influence royaliste. Mais il n’est pas banal, et devrait nous permettre d’avancer vite dans nos recherches. Voici quelques unes des traces que nous avons dénichées :


Notre meunier semble issu d’une famille de meuniers venant de Camelin et Blérancourt (Louis Pinçon, meunier de Marivaux près de Camelin, l’ancêtre ; Honoré et Jean Pinçon, probables oncles), dont une branche est venue à Vézaponin puis Tancourt et Vauxrezis ( Claude Pinson, probable père, époux de Marie Jeanne Vilain ).Les meuniers étaient souvent meuniers de père en fils . Des dynasties de meuniers se retrouvent ainsi fréquemment dans nos généalogies.


Le 21 avril 1798, Louis Prince Pinçon, garde du moulin de Chevreux, demeurant à Cuffy, prend devant le notaire M° Patté à Soissons un bail de 9 ans pour le moulin de JUVIGNY auprès de Pierre François Charpentier, meunier, et de sa femme Marie Jeanne Basselier.
Le 1 février 1805, Louis Prince Pinçon hérite d’1/4 de l’héritage de son beau-père Jean-François Nouvian. Il est dit alors « garde-moulin à EPAGNY et demeurant à Vauxrezis. » 


Les anciens plans de Soissons que monsieur Roussel, conservateur du musée de Soissons, nous a permis de voir, montrent Soissons et ses environs en 1818 (plan Gencourt) et en 1768 (plan Le Jeune) tracés par les dits géomètres. Sur le plan Gencourt de 1818, aucune trace du moulin de Cuffies. En revanche, le plan Le Jeune de 1768 nous révèle l’« ancien moulin de Cuffy » ce qui laisse entendre que le moulin n’est en 1768 déjà plus en activité en tant que tel.



Si Prince Pinçon était dit meunier à Cuffies dans le recensement de 1795, c’était donc par un raccourci, pour ne pas dire « meunier demeurant à Cuffies » . Il est probablement le dernier meunier ayant habité à Cuffies, car à son époque le moulin de Cuffies ne fonctionnait déjà plus. Nous doutions même de son existence, à cause de son absence sur les célèbres cartes de Cassini du milieu du XVIII ème siècle. En tout cas, au vu de l’emplacement du moulin et de la comparaison avec d’autres cartes, l’actuelle rue du moulin pourrait être rebaptisée « rue derrière le moulin » !


Il semble (1) que le moulin pouvait être situé dans le bas de Cuffies, au pied de la colline des Aridons, à l’angle de l’actuelle grand’rue et de la rue Georges Deviolaine, à l’emplacement du restaurant au carrefour dit du petit cochon, ou de la maison juste à sa gauche, en face d’un chemin menant à Vauxrezis, qui pouvait déjà être le départ de l’actuelle sente du tir. Il était bâti à côté d’un étang de retenue assez grand qui longeait en partie le « chemin de Cuffy à Chavigny », étang lui-même peut-être situé sur le terrain actuel de M.et Mme Menot. Derrière lui, des cultures, et au dessus, des vignes sur toute la colline. L’étang n’était peut-être pas alimenté par le ru de Cuffies situé de l’autre côté du chemin mais plutôt par des ruisseaux et des sources qui existaient sur la colline même. Des actes trouvés aux Archives départementales confirment la présence de sources suffisamment importantes pour être remarquées et enregistrées chez un notaire.


Dans l’état actuel de nos recherches, ce moulin a eu au moins cinq occupants :
1) M. DESMARETS vend le moulin le 5 juin 1665 à :
2) Jean TOURTEBATTE, dit meunier du moulin de Cuffy, et sa femme Anne CHEVALLET qui le revendent dans les années 1680-1685 à :
3) Augustin TIERCELIN, meunier au moulin de Cuffy, et sa femme Marguerite DELAPIERRE qui baillent le moulin pour 18 ans à Charles DELAPIERRE moyennant 100 livres par an, par acte du 4 avril 1685 passé devant M° Calais notaire à Soissons .
4) Finalement Charles DELAPIERRE, marchand bourgeois de Soissons, achète le moulin de Vauxrot à Augustin Tiercelin et Marguerite Delapierre qui ont besoin d’argent « pour subvenir à leurs affaires et nécessités », par acte passé devant le même notaire un mois plus tard, le 7 mai 1685.
5) Pierre PAPILLON prend en 1718 « le moulin à eau pour bled (2) appelé moulin de Vauxrot » qui lui est affermé 60 livres par an .


L’acte du 7 mai 1685 comporte la description précise de ce qui est vendu :
-« le moulin de Vauxrot (paroisse de Cuffy) maison et lieux, couvert en thuiles (3), cour, étang, jardin, chaussée, un fossé tenant aux vignes, d’autre au chemin qui conduit à Chavigny, par devant au chemin de Cuffy et par derrière à l’Hôtel-Dieu de Soissons,
-un autre jardin servant à faire chennevière (4) et assez proche du moulin le chemin entre eux tenant au même.
 »


On peut essayer de l’imaginer ainsi :  


Son fonctionnement était peut-être le suivant :
Le mécanisme du moulin est constitué de deux meules :
-la meule inférieure, fixe, appelée meule dormante ou gisante
-la meule supérieure, appelée meule courante, tournante ou volante, qui tourne sur la meule inférieure grâce au mouvement de la roue.
Le grain, contenu dans la trémie en forme de pyramide renversée, est distribué régulièrement grâce à l’auget.
Celui-ci est frappé par le frayon, 4 fois à chaque tour de roue, ce qui fait glisser une certaine quantité de grains et aussi produit le tic-tac caractéristique des moulins.
Le grain est ensuite acheminé vers le centre de la meule, l’oeillard. La mouture est expulsée vers l’extérieur par la force centrifuge d’où l’utilité du coffrage en bois de la meule. Après un tour complet, la mouture (farine et son) s’échappe par une trémie d’échappement et tombe dans une auge. Il faut alors tamiser pour séparer farine et son : c’est l’utilité du blutoir.

Le moulin de Cuffies était loin d’être unique dans la région. Sur le ru de Juvigny, appelé « les Pingevins », existaient au XVIIIème siècle des moulins à Juvigny , Vaux, Vauxrezis, Tancourt, Laval, et Osly-Courtil. Le ru d’Hosier alimentait des moulins à Epagny, Vézaponin, Morsain, Chevillecourt, Hautebraye, Cagny, et Vic-sur-Aisne. Près de Cuffies dont on sait que le moulin a tourné au moins entre entre 1665 et 1718, il y avait par exemple en 1701 plusieurs moulins à Soissons : moulin Botté, moulin de Chevreux, moulin neuf, moulin de Crève-Coeur, moulin de Notre Dame, moulin de la place, moulin L’évêque, moulin de St Crépin le Grand, moulin Saint Médard, et un « moulin dessus le pont de Soissons  » tenu par le meunier Claude Turlure.


Notre région possédant de bonnes terres à blé et des cours d’eau nombreux et régulièrement alimentés, les moulins à eau étaient beaucoup plus nombreux que les moulins à vent  : au début du XIXème siècle, donc bien après la période d’activité de notre moulin, on comptait dans l’arrondissement de Soissons 194 moulins à eau pour seulement 6 moulins à vent. En 1789 la population soissonnaise comprenait 102 meuniers, 21 compagnons et 9 apprentis meuniers, et en 1801 encore 112 meuniers, 34 compagnons et 10 apprentis.
Une liste établie vers 1801 dénombre encore 125 moulins dans le Soissonnais , dont :
-9 moulins à Soissons (dans la commune et proche banlieue) :
-3 moulins à Crouy (Nicolas Desnoces) dont 2 à farine et 1 à scier la pierre,
-1 moulin à Chavigny produisant 12 quintaux de farine par jour,
-2 moulins à Juvigny produisant 700 et 600 kg, où ont travaillé en 1798 Prince Pinçon et en 1865 Jean Baptiste Le Blanc, arrière-arrière grand-père de Philippe et Didier Courcy,
-2 moulins à Vauxrezis et Tancourt, produisant 200 kg chacun (Claude Pinson)


Ce moulin de Cuffies suffisait probablement à la consommation locale et n’exportait pas. Il n’a peut-être pas survécu aux difficultés et coûts d’entretien, ou à la concurrence, qui devait être déjà rude à l’époque . En atteste la coalition des meuniers ! Le 22 novembre 1701, 12 meuniers de Soissons et environs se sont engagés devant notaire à ne plus faire de cadeaux, « aucun gâteau à qui que ce soit ni même aucune poule, dinde, canard, ni autre volaille » dans le but d’attirer la clientèle, sous peine d’une contravention de 200 livres dont la moitié irait à l’hôpital général de cette ville et l’autre moitié à la communauté des meuniers. Le meunier de Cuffies (à l’époque donc Charles Delapierre) ne faisait pas partie de la liste de ceux qui refusaient la concurrence ...


Nos recherches se poursuivent. Nous espérons pouvoir vous en dire davantage ultérieurement. Un grand merci à la SAHS (Société archéologique , historique et scientifique de Soissons) et au service des archives municipales de Soissons qui nous ont permis de venir souvent consulter des dossiers dont les notes manuscrites remarquablement précises et fouillées de M. Bernard Ancien, merci à Monsieur Roussel, conservateur du musée de Soissons, qui a mis à notre disposition les anciens plans de Soissons et même des photocopies, et un remerciement particulier au personnel dévoué et aimable des Archives départementales de l’Aisne à Laon.



Notes  :
(1)Avec toutes les précautions que l’histoire nous oblige à prendre, car les guerres successives que notre région a subies ont profondément modifié les paysages, l’emplacement des maisons et aussi des routes . En 1918 Cuffies a été dévasté et quasiment rasé.
(2)bled = ancienne orthographe de blé.
(3)Il est intéressant de remarquer la précision « couvert en thuiles », ce n’est pas le cas de toutes les maisons de l’époque, encore souvent couvertes de chaumes.
(4)Une chènevière est un terrain semé de chènevis, où croit le chanvre.